Présentation de saison 2014-2015

UNE SAISON EN TOUT GENRE !

On vous a annoncé une saison en tout genre et ceux qui ont participé à nos deux premiers RV ont déjà pu apprécier le dialogue initié, d’une part, entre musique et danse lors de la soirée aux Ballets de Lorraine et musique et cinéma, d’autre part, au Caméo avec le très beau film muet « Les ailes » sur lequel le quatuor Prima vista avait tissé un accompagnement musical au cordeau. Très belle performance qui rappelait celle de notre orchestre symphonique à Noël dernier avec le film de Chaplin.

Cette incursion dans le monde du 7ème art n’était pas du tout gratuite. Jugez-en plutôt. Vous le savez, la saison lyrique démarre avec l’opéra Owen Wingrave, commande de la BBC Television à B. Britten en 1967. En effet, cet opéra a été créé tout d’abord sous forme de film. Tout comme les ailes, cet opéra traite de la guerre – non pour en faire l’apologie au travers des comportements de bravoure des soldats – mais au contraire pour la critiquer.

Ce n’est cependant pas ce point qui doit retenir le plus notre attention dans le cadre de notre thématique mais bien le fait que Britten a composé sa musique, on pourrait dire, sur un tempo cinématographique, ce qui n’est pas sans poser problème aux metteurs en scène qui ont ensuite voulu en faire la mise en scène à l’Opéra.

C’est en partie sur cette spécificité d’écriture que Marie-Eve Signeyrole, la metteur en scène de la production nancéienne qui nous vient d’ailleurs du cinéma et des arts audiovisuels (elle est également réalisatrice et a travaillé notamment avec Kusturica), s’est appuyée pour construire l’univers scénique de l’œuvre, proposant comme décor un praxinoscope (l’ancêtre de la lanterne magique) rappelant la destination première de cet opéra à la BBC.

Dialogue de la musique et de l’image filmée, une voie qu’avait emprunté dans un autre temps et pour d’autres raisons Korngold, et plus près de nous Bernstein.

Une saison en tout genre aussi avec la mise en scène de Macha Makaïeff pour Les mamelles de Tirésias de Poulenc, le mélange des genres est là encore manifeste, il est même constitutif de l’œuvre elle-même. Non seulement nous retrouverons dans cette mise en scène – reposant comme il se doit pour cette œuvre sur la technique du « collage » chère à l’esthétique Dada (mélange d’éléments hybrides, projection d’images) – plusieurs allusions au cinéma, par une série de clins d’œil aux films de Bunuel (pour le côté de Dada) à ceux de Fellini (pour le côté loufoque) au célèbre Freaks de Tod Browning ou encore aux Temps modernes pour la nursery, mais nous y croiserons en plus celui du cirque, de la parade, du music-hall… Rien d’étonnant à tout cela d’ailleurs, puisqu’Apollinaire, auteur du livret, appelait ce mélange de tous ses vœux ; il l’annonce clairement dans le prologue de l’opéra, véritable manifeste pluri-artistique pour un théâtre moderne. Poulenc répond à ce vœu par une écriture musicale « transgenre » pourrait-on dire, insérant dans une ligne de facture plus attendue, chansons issues du music-hall, du café-concert et de l’opérette, mêlant valses-musette, rengaines, musique de cirque, de revue, de cabaret.

Mélange de genres musicaux non seulement au cœur de l’ouvrage lui-même mais aussi par la présence des deux autres œuvres données en ouverture le foxtrot de la Jazz suite n° 1 de Chostakovitch et le Bœuf sur le toit de Darius Milhaud. Un programme en coup de chapeau à cette époque de haute créativité que furent les années 20 (c’est à la même période que sont créés deux autres spectacles croisant les arts : Parade de Cocteau et Satie avec des décors et costumes de Picasso et L’Histoire du soldat de Ramuz et Stravinsky), où, comme le fait remarquer Agnès Terrier dans le programme de l’Opéra comique (2010) « les artistes les plus sérieux s’efforçaient d’abolir les clivages esthétiques pour composer des œuvres qui fussent de leur temps. »

Nous retrouverons d’une autre manière ce mélange des genres musicaux le samedi 21 mars, pour la rencontre consacrée à Voix, orgue de barbarie et Opéra de rue. Je vous rappelle qu’il reste encore quelques places pour les personnes qui souhaiteraient faire le stage découverte, programmé le vendredi 20 mars en soirée.

En novembre, c’est avec Yves Gueniffey que vous pourrez poursuivre la réflexion sur notre thématique. Il traitera de la question du genre à l’Opéra et montrera, extraits vidéo à l’appui, combien cette forme et les mises en scène qu’elle inspire aux metteurs en scène interpellent le spectateur, le déstabilisent, l’obligeant à s’interroger sur des questions de société voire à remettre en cause un certain nombre d’idées reçues. On ne va pas à l’Opéra pour être bercé mais pour se sentir bousculé, pour aiguiser son esprit et sentir battre son cœur plus vite. Non l’Opéra n’est pas un long fleuve tranquille !

Vous retrouverez bien sûr, comme à l’accoutumée, nos cycles habituels A la découverte d’un instrument, (cette année le cor) et Kifekoi à l’Opéra (cette année, il sera question de la fabrication des costumes) et les malices de Des’lices avec Laurent Spielmann.

Trois autres RV (deux avec les Ballets de Lorraine et le Musée des beaux arts – en lien toujours avec notre thématique – , un autre avec notre invitée de ce jour, sont encore en cours de fabrication, vous en saurez donc plus un peu plus tard, surveillez vos mails et visitez le site.

Je vais maintenant aborder le dernier axe de notre thématique à savoir celui de la voix et de ses troublantes ambiguïtés, où il est à nouveau question de genre mais pas tout à fait du même. D’où le titre choisi dans le programme Drôles de voix que ces voix là !

Vous y reconnaîtrez sans doute une allusion à l’air du premier acte de Carmen chanté par le chœur des soldats, les Dragons du régiment d’Alcala observant les passants qui se pressent, vont et viennent sur la place : drôles de gens que ces gens là…On ne sait pas trop en quoi ces passants sont drôles aux yeux de ceux qui les regardent.

De la même manière, on ne sait pas trop pourquoi telle voix nous paraît drôle. Peut-être tout simplement parce qu’elle est différente de celle à laquelle on s’attend.

Car ce qui paraît drôle en général, c’est souvent ce qui va à l’encontre de nos habitudes, de nos façons de voir, de penser, d’écouter…Drôle, bizarre, dérangeant, troublant, une voix finalement sans corps d’attache définitif pouvant muter et se modifier jusqu’à l’anamorphose, un trompe-oreille équivalent du trompe-l’œil, bref une sorte d’OVNI (objet vocal non identifié) brouillant tous les repères y compris ceux de la différentiation sexuelle.

Et là vous pensez peut-être au Sant’ Alessio de Landi, à l’Artaserse de Vinci ou encore à la La Clémence de Titus et au vertige que vous avez peut-être ressenti à l’écoute de ces voix inattendues ou au malaise qui parasitait votre écoute « mais qui chante là? ». Sidération à l‘écoute d’une voix hors-norme, c’est-à-dire qui n’entre pas en conformité avec les représentations que l’on se fait de ce qui peut sortir d’un gosier féminin ou d’un gosier masculin.

Mais vous pensez peut-être aussi que ces voix là sont des voix « d’invertis » comme on disait jadis et qu’à ce titre elles sont dérangeantes, un homme se devant de rester dans le registre grave et une femme dans le registre aigu.

Vous pensez peut-être aussi à ce sentiment d’étrangeté qui vous habite tout à coup lorsque vous êtes surpris par votre propre voix sur un enregistrement ou une vidéo ou encore à votre premier cours de chant et à cette voix inconnue qui est sortie de votre gorge « C’est ça ma voix ? » ou encore à la difficulté que vous avez de vous ajuster à cette voix qui vous semble trop grave ou trop aigüe, pas assez féminine, efféminée, vulgaire, enfantine, à cette voix qui ne vous correspond pas… ou vous pensez peut-être à tout cela à la fois.

Derrière toutes ces interrogations affleure la question de la norme vocale sexuée comme le dit Claire Gillie et on pourrait reformuler avec elle la question de différentes manières : Quelle est ma voix ? Ma voix donne-t-elle une image exacte de ce que je suis ? Quel sexe je donne à entendre lorsque je parle, lorsque je chante ? Quel est le sexe de ma voix ou encore « ma voix a-t-elle bien le même sexe que celui dont la nature m’a doté ? ». Vous voyez combien l’Opéra peut nous mener à des questionnements quelquefois très intimes. Mais revenons à l’intervention de ce jour.

Dans la conférence de Madame Stutzmann, il va donc être question de ces ambiguïtés vocales du point de vue de voix chantés dans le chant lyrique. Avant de lui passer (enfin) la parole je vous livre, en guise de conclusion introductive deux extraits de presse pris au hasard de mes lectures et illustrant cette thématique : la première à propos de

•Joyce DiDonato et de son dernier disque dans lequel elle a choisi (je cite) « de célébrer la diversité qui caractérise le répertoire des mezzo-sopranos, habituées à endosser tour à tour la cuirasse des chevaliers, et la robe à crinoline des grandes aristocrates. De Mozart à Strauss, en passant par Gluck, Bellini et Massenet, la chanteuse américaine met son incroyable abattage vocal au service des vertiges de l’ambivalence sexuelle. Et prouve qu’elle n’est pas seulement une diva, mais également un divo ! »

La seconde concernant les voix de contralto

•Contralto : une tessiture rare, la voix la plus grave chez les femmes (il y a eu Kathleen Ferrier en Angleterre, je rajoute Aafje Heynis, Marian Anderson, Stefanie Blythe…Nathalie Stutzmann en ce moment en France) qui demande des années de travail, permet de chanter tous les sexes, parfois concurrencée par les mezzo et les contre-ténors…

Je vous laisse sur l’énigme de cette définition du contralto pouvant après des années de travail chanter tous les sexes, on imagine qu’en plus des deux que l’on entrevoit à peu près, il s’agit de celui, moins connu à ce jour, des anges.

Mô FRUMHOLZ

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