Présentation de la saison 2012-2013

Ces monstres que nous sommes !

C’est finalement le titre que j’ai retenu pour cette saison mais non sans mal, je vous assure. Impossible en effet de reprendre Beautés Monstres qui pourtant aurait parfaitement convenu. Souvenez-vous, c’était le titre d’une des dernières grandes expositions du Musée des beaux-arts et d’une certaine manière le fil rouge de notre saison 2009/2010. C’est au cours de cette saison que nous avons eu L’enfant et les sortilèges, Médée, Otello, Pelléas, La ville morte, Trouble in Tahiti (superbe programmation d’ailleurs !). Je vous avais proposé une réflexion portant sur les différentes formes de monstruosité que ces opéras mettaient en scène. Le titre était « Du monstrueux extraordinaire au monstrueux ordinaire ». J’avais insisté à l’époque déjà sur l’extrême perméabilité entre les monstres et non les non-monstres et montré, en m’appuyant sur les héros de ces opéras, en quoi chaque être humain pouvait être à la fois ange et démon.

Le Nain de Zemlinsky, opéra que nous avons retenu cette saison, nous donne l’occasion de revisiter cette thématique mais sous un angle un peu différent.

Nous partons cette fois de l’entrée physique, du corps.

Le Nain tout comme Rigoletto est un personnage difforme, dont l’apparence physique s’écarte de la norme et à ce titre, il est considéré comme monstre.

C’est très clair dès le début de l’opéra, le chambellan qui préside à la bonne marche de la cérémonie donnée en l’honneur de l’Infante d’Espagne énumère les cadeaux qui lui seront faits pour son anniversaire. Parmi ces cadeaux se trouve un nain et le chambellan dit la chose suivante : « mais le plus beau cadeau…le plus beau est affreux !». On a bien ici le lien entre Beauté, Laideur et Monstruosité.

D’où le titre très osé que j’ai risqué sur le site : Okilélé, un nainfini de laideur ? Okilele est le titre d’un album de Claude Ponti, auteur de littérature enfantine que beaucoup d’entre vous connaissent maintenant grâce à l’intervention d’Yvanne Chenouf à la table ronde d’avril dernier. Okilele traite justement de la question de la laideur, on s’en douterait, me direz-vous, mais d’une façon qui amène le jeune et le moins jeune lecteur à s’interroger sur ce qu’il convient de comprendre sous ce terme de « laideur » et du même coup de « beauté » et de « monstruosité ».

Voltaire nous donne quelques pistes dans son Dictionnaire philosophique : « Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté : il vous répondra que c’est sa crapaude avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête… Interrogez le diable il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes et une queue ».

Victor Hugo, lui, développe l’idée que « le beau n’a qu’un type » alors que « le laid en a mille » ce qui laisserait sous-entendre que la beauté pourrait conduire à l’ennui. Mais il associe également la beauté à la mort puisque, d’après lui, elles contiennent toutes les deux la même énigme et le même secret. Ce qui redonne un regain d’intérêt à la beauté.

Charles Baudelaire pense qu’il existe une jouissance de la laideur qui reposerait sur la soif de l’inconnu et le goût de l’horrible.

La position de l’infante d’Espagne dans l’opéra qui nous intéresse ici illustre parfaitement ces deux points de vue. L’infante est jeune et belle, elle n’est ni naine, ni laide et elle le sait. Or elle est fascinée par le Nain, comme médusée à sa vue.

Il est bien question ici à la fois de fascination/répulsion et de mort et nous pouvons nous demander ce que nous renvoie l’image du nain et plus largement de l’autre de notre propre monstruosité qui à la fois nous fascine et nous répugne.

Si l’infante a bien conscience de qui elle est, le Nain de son côté ne sait rien de sa condition, il ne sait pas qu’il est un nain, il vit dans un total malentendu, il croit que tout le monde l’apprécie, le trouve aimable, il pense même que l’infante est amoureuse de lui.

Il va découvrir de façon très brutale que tout cela est faux.

Cette découverte, il la fait en trois temps :

Premier temps : la rencontre, un malentendu :

Le Nain explique qu’il n’a aucune patrie ou que pour toute patrie, il a une enfance évanouie et il poursuit « où que j’aille, les hommes me sourient de bonté. Dieu m’a comblé d’amour…Mais jamais je n’ai vu d’yeux brillants comme les tiens ». Avant le miroir, les yeux de la princesse (la musique déploie le motif de la prémonition de la mort) dans lesquels les yeux du Nain plongent. Il pressent un danger. Il le formule à différentes reprises :

« Même si tu étais ma mort, princesse, c’est toi que je voudrais » ou « J’ignore ce qu’est l’amour, mais si l’amour c’est la crainte, alors oui, je t’aime !».

Ou encore à la question de l’Infante « Pourquoi fuyez-vous mon ami ?

« Parce qu’un danger brille dans tes yeux, pardonne moi ! Mon âme le ressent, j’ignore ce que c’est »

La princesse semble être la première personne qui regarde véritablement le Nain et qui s’adresse à lui.

– « Je suis belle et je le sais et toi, tu sais comment tu es ?

– Comment je suis, je l’ignore (…) toi dis-le moi

– tu es…. ». Elle ne poursuit pas. Le Nain y voit la confirmation de son amour pour lui.

– «Tes yeux et ton rire étrange trahissent ton amour. Par mon chant, j’ai pénétré ton âme et chassé ta fierté comme le vent emporte les feuilles

– Si tu savais comme tu me plais, de quelle curieuse manière, tu perdrais la raison ! Entends moi bien, tu deviendrais fou ! »

Second temps : le miroir. On se souvient de cette réflexion de J. P. Sartre : « Le miroir m’était d’un grand secours : je le chargeais de m’apprendre que j’étais un monstre ». Le nain se voit pour la première fois de sa vie dans un miroir, le choc est énorme, le nain lui, contrairement à Sartre, ne se laisse pas instruire, il refuse l’image qui lui est renvoyée de lui-même.

Troisième temps : les paroles de l’infante.

On sait le poids déterminant du regard de l’autre dans la construction de l’identité d’un individu. Le premier miroir pour l’enfant est le regard de sa mère dans lequel il se mire. Un enfant n’existe que s’il est regardé. Il semblerait bien que l’infante joue d’une certaine façon ce rôle d’ordre symbolique, mais elle le joue à la manière de Méduse. L’infante est à la fois médusée et médusante, épouvantée et épouvante pour le nain.

Le nain insiste pour qu’elle lui dise qu’il n’est pas ce qu’il voit de lui dans le miroir, il la pousse dans ses retranchements et elle finit par lui donner cette réponse terrible qui va le conduire à la mort :

– « Princesse dit moi que ce n’est pas vrai !

– Qu’est-ce donc qui ne serait pas vrai, que tu es laid ?

– Tu dois me dire que ce n’est pas vrai !

– Et si je te le disais, me croirais-tu ? Ne t’es-tu pas vu dans le miroir ?

– Il ment ! Tu dois dire que ce n’est pas vrai, que je ne suis ni laid ni difforme ! Alors dis moi que ce n’est pas vrai, je ne peux pas vivre dans le doute ! Dis moi que je suis beau et que tu m’aimes ! Tu dois m’aimer

– As-tu perdu la raison, t’aimer comme on aime un humain ? Soit tu es laid, tu es un nain difforme ! Tu es laid au point d’être risible, tu es une abomination, tu n’es pas humain ! Tu es comme un animal ».

Par parenthèses, on peut se demander laquelle de ces deux créatures est la plus monstrueuse. La beauté physique comme masque du mal.

On le voit plusieurs pistes de réflexion s’ouvrent donc à nous et différents RV de cette saison seront consacrés à ces problématiques plus ou moins en lien avec l’opéra de Zemlinsky et en tout premier lieu notre table ronde du 2 février prochain, intitulée « Monstre toi si tu l’oses ! ». Nous donnerons la parole à Philippe Choulet, professeur de philosophie et à David Le Breton anthropologue.

Qu’est ce qu’un monde qui serait dominé par le Beau ?

Qu’en est-il de cette vieille inférence entre laideur physique et laideur morale établie en 1775 par Lavater dans sa physiognomonie (l’art de connaître les hommes d’après les trais de leur physionomie) ? La position est reprise par Corman fondateur de la morphopsychologie dans les années trente et dont on connaît les avatars actuels, (la passion des typologies étant loin d’être éteinte). En clair c’est l’éternel « délit de sale gueule » et l’idée d’une association entre beauté et vertu d’une part et laideur, noirceur, vice, et crime… de l’autre. La monstruosité physique répèterait la monstruosité morale.

Mais l’autre n’est-il pas toujours d’une incontestable laideur puisqu’il est différent de moi ?

L’authentique vérité (de l’être) n’est-elle pas au-delà de la réalité, de l’apparence ?

Cette table ronde sera ouverte à tous, adhérents ou non comme l’an passé puisqu’il s’agit de l’action commune avec l’Opéra, n’hésitez donc pas à amener des amis.

Faisant suite et écho à cette table ronde, nous vous proposerons

@deux séances cinéma au Caméo. Deux films seront projetés, tous deux suivis d’un débat l’un avec Thierry Receveur, professeur de philosophie, autour des figures de monstres dans le cinéma, et l’autre avec Katell Coignard, historienne d’art, occasion de faire le point cette fois sur la question de la monstruosité dans la peinture. Les dates pour ces deux rencontres ne sont pas encore fixées.

@une création faite par les apprentis du CFA « Levers de miroirs » le 23 mars 2013, ici même dans ce foyer.

Dans L’Age d’homme, Michel Leiris, nous dit la chose suivante :

« J’ai horreur de me voir à l’improviste dans une glace car, faute de m’y être préparé, je me trouve à chaque fois d’une laideur humiliante ». Le miroir est un espace de réflexion (dans les deux sens de ce terme), une passerelle sur le chemin qui nous mène à la découverte de nous-mêmes.

Alors qu’en est-il de nous, lorsque nous nous trouvons nez à nez avec un miroir ?

Bonne saison 2012/2013

Mô Frumholz

Pour marque-pages : Permaliens.

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