Présentation de la saison 2011-2012 : La voix des langues

L’élément déclencheur de la thématique de cette saison, vous vous en doutez, est bien évidemment ce titre d’opéra Le tueur de mots. Ce titre, avant tout autre chose, a claqué à mes oreilles de linguiste et mes neurones n’ont fait qu’un tour, je tenais là la thématique de la saison, les heurts et malheurs de nos langues, de nos idiomes, mieux encore les heurts et malheurs de nos commerces avec les langues. Parce que c’est bien de cela dont il s’agit, de notre rapport à la langue et du même coup aux autres et à nous-mêmes.

Pour préparer cette introduction de saison, j’ai interrogé le net pour voir quel écho la thématique choisie pouvait bien avoir à l’heure actuelle dans la société française et m’assurer que ce n’était pas qu’un intérêt personnel et un peu maniaque pour une matière qui me passionne.

J’ai ainsi découvert que la question était sur toutes les lèvres, qu’elle était même récurrente au point que certaines personnes allaient jusqu’à créer des sites consacrés à la défense des mots, des langues, un peu à la façon de notre ancêtre Du Bellay lorsqu’il produisait sa Défense et illustration de la langue françoyse en 1549. Je vous laisse le soin de surfer et de découvrir vous même tout ce paysage étonnant consacré aux langues, je ne citerai ici que quelques exemples à l’appui de mon propos.

Le tueur de mots va nous permettre de nous pencher sur plusieurs aspects de notre rapport à la langue.

En tout premier lieu sur ce que j’ai appelé la voix de la langue et dont j’ai déjà eu l’occasion de vous parler. En effet, le tableau initial de cet opéra représente une condition humaine et linguistique primordiales : un chœur d’hommes et de femmes chantent une ligne mélodique sur des sons-voyelles, dans ce flot sonore très peu de mots sont prononcés et ils appartiennent tous au champ lexical de la parentalité. Le héros qui a pour profession de tuer les mots entre en scène et on assiste au dialogue qu’il instaure, sur le même mode vocal, avec son nouveau-né.

Ce début d’opéra délaisse donc la parole au profit des sons qui la portent, au profit d’une pure vocalité. Il nous propose la voix nue, telle qu’elle émerge dans la vie de l’être humain, essentiellement musique, rythme, mélodie. C’est ainsi que le fœtus la perçoit intra utero, c’est elle qui est sa première peau, une peau sonore qui le contient et dans laquelle il glissera à sa naissance. Le nouveau-né répondra à cette voix (portée par la voix de la mère) qui l’accueille en donnant à son tour de la voix, un premier cri qui sera aussitôt repris par la mère et interprété comme son premier pas dans la conquête de son statut d’être de parole.

C’est bien de cette voix de la langue dont il est question au début de l’opéra d’Ambrosini et qui va, au fil des jours et des semaines, se revêtir de l’habit culturel d’une langue au point de disparaître toute entière derrière le voile du sens qu’elle supporte. De la voix de celui qui parle, on ne connaît alors plus grand chose et il faut venir à l’opéra pour retrouver cette transparence et cet accès direct à la voix auquel il n’est possible d’accéder que lorsqu’est rompu le lien entre elle et la parole. Certaines personnes d’ailleurs s’en trouvent dérangées qui ne supportent pas très bien le fait de ne rien comprendre de ce que les chanteurs se racontent. C’est ce qui a conduit les maisons d’opéra petit à petit à proposer un surtitrage. C’est en fait une béquille qui permet de se raccrocher à ce qui est dit, une protection contre cette vocalité pure d’une voix en accès direct. C’est cette confrontation avec le plus intime de la voix (la sienne et celle de l’autre ou par le biais de celle de l’autre retrouver un contact avec la sienne propre) que recherchent les amateurs d’art lyrique dans l’espoir de retrouver du même coup toutes les résonances affectives et intimes des premiers temps de la mise au monde langagière.

Autour de ce premier axe, nous vous proposons, outre cette première intervention, une conférence slamée qui aura lieu le 26 novembre prochain. Tout au long de cette rencontre, il s’agira de renouer avec cette vocalité et à travers l’oralité de jouer avec les mots, de se laisser porter par leurs résonances, leur voix, des les rimer même si en apparence ça ne rime à rien. Monique Cailloux, Joseph Ciccotelli et Jean-Marc Renaudie, tous trois grands slameurs devant l’éternel, nous y aideront, ils nous slameront des textes sur l’opéra. Munissez-vous pour l’occasion de quoi écrire, n’hésitez pas à apporter vos propres textes, amusez-vous à en produire sur ce thème de l’opéra et venez les partager avec ceux qui participeront à cette manifestation.

Le mardi 27 mars, Philippe Choulet traitera la question de la langue et de sa voix à travers la figure de la marionnette. « Paroles de marionnettes, langue de Polichinelle ? ». C’est qu’il existe un lien très étroit entre la voix et le visage, ils signent tous deux notre identité, ce sont deux endroits du corps qui disent ce que nous sommes, ce que nous donnons à voir aux autres. Alors que se passe-t-il quand ce visage disparaît derrière un masque ou quand notre voix se glisse dans le corps inerte d’une marionnette ? Et si on vous prend votre voix, ne direz-vous pas comme la petite Sirène d’Andersen « que me restera-t-il ? »

Le 7 janvier 2012, Norbert Bon psychanalyste abordera cette question de la voix de la langue de façon indirecte dans son intervention « Freud, la femme et l’opéra ». En effet, Le tueur de mots ne pourrait pas illustrer la thèse que Catherine Clément développe dans son ouvrage « L’opéra ou la défaite des femmes ». La femme du Tueur de mots ne va pas mourir à la fin de l’ouvrage, bien au contraire, c’est elle qui va imposer sa loi, une loi terrible, celle d’une parole unique, ne tolérant aucun écart de sens.

Les sociétés humaines sont fondées dans leur grande majorité sur le sonore. Dans certaines cultures, au Tibet par exemple, c’est la voix qui est considérée comme étant à l’origine de la création du monde. La fin de l’opéra d’Ambrosini renoue avec cette notion de vocalité pure (le chœur final chante à nouveau comme au début sur un matériel uniquement phonétique constitué essentiellement de sons-voyelles pour inventer ce qu’Ambrosini appelle le grand unisson final : aiuoe) comme seul moyen de résistance, de survivance de la race humaine dans sa diversité et sa richesse linguistique : perdre le son qui était à l’origine de la création du monde équivaut à perdre son humanité.

Nous arrivons là à la seconde thématique que cet opéra me suggère et à laquelle je faisais allusion dans l’édito du dernier Des’lices en Coulisses.

« La langue ne se contente pas de poétiser et de penser à ma place, elle dirige aussi mes sentiments, elle régit tout mon être moral d’autant plus naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle. Et qu’arrive-t-il si cette langue cultivée est constituée d’éléments toxiques ou si l’on en a fait le vecteur de substances toxiques ? Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, elles semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir ». Ce journal, mis en forme et intitulé LTI comme Lingua Tertii Imperii, langue du Troisième Reich, n’est publié en Allemagne qu’en 1995. Et pour cause, pas facile après ce qui s’est passé d’être amené à se pencher ainsi sur sa langue maternelle et à y découvrir les traces bien vivantes de ce que l’on essaie en vain de refouler.

Comme le dit fort bien Paul Ceylan lors d’une allocution prononcée pour la réception du prix de littérature de la Ville libre hanséatique de Brême (In Le méridien et autres proses. Paris. Seuil, p. 56) : « Accessible, proche et non perdu demeura au milieu de toutes les pertes seulement ceci : la langue. / Elle, la langue, demeura non perdue, oui, malgré tout. Mais elle devait à présent traverser ses propres absences de réponse, traverser un terrible mutisme, traverser les milles ténèbres de paroles porteuses de mort ». Car ce qui est advenu en langue allemande et aussi advenu à la langue allemande. Quand sa langue maternelle devient pendant plus d’une décennie la langue des bourreaux et de la persécution.

Anne-Lise Stein, psychanalyste, écrit de son côté, dans son livre Le savoir-déporté Seuil 2004 p. 209 qu’il est bien plus difficile de revenir de la perversion sans précédent que la langue allemande a subi que du nazisme lui-même.

Quant à Jean-Paul Sartre, né en 1905, élevé par un grand-père alsacien et germaniste, il se sentait imprégné par « l’agressivité nationale et l’esprit de Revanche (qui) faisaient de tous les enfants des vengeurs ». Dans Les Mots, il se dit « marqué » – insistant sur l’aspect inconscient et subi de ce phénomène : « Dans mon cœur sans haine, les forces collectives se transformèrent (..). Mon idéalisme épique compensera jusqu’à ma mort un affront que je n’ai pas subi, une honte dont je n’ai pas souffert, la perte de deux provinces qui nous sont revenues depuis longtemps ». (p. 141 Quand la France pleurait l’Alsace et la Lorraine de Laurence Turetti. 2008 Nuée bleue).

Revenons plus directement à notre fil conducteur l’opéra Le tueur de mots.

La femme du Tueur de mots, on vient de l’évoquer, appelle justement de tous ses vœux une langue ajustée au monde actuel basé sur la technique et les machines, donc sur le concret et l’objectif. Pour elle, il s’agit de parler toujours plus abstraitement, et surtout plus ordonnément, de sorte que les mots rendent compte d’un univers positif et univoque.

Les anciennes langues que l’on pourrait appelées comme le fait Jaime Semprun, le fils de Jorge, dans un petit livre intitulé non sans ironie Défense et illustration de la novlangue française (2005)« archéolangues » sont des pièces de musée sans avenir et incapables de s’adapter aux exigences de notre monde. Il convient donc de s’en détourner et de se doter de l’idiome le plus efficace. Pour cela, il faut purifier les langues, les dégraisser de tous ces mots devenus inutiles et qui les polluent. Voilà ce qui est demandé au Tueur de mots mais il y a erreur sur la personne, on l’aura compris, le Tueur est un amoureux des langues, un amoureux de sa langue maternelle, de ce matériau sonore qui, par les voix de ses ancêtres, le berce depuis sa plus tendre enfance et dont, à son tour, il se sert au quotidien pour bercer son fils. Il est incapable de remplir son job, incapable de tuer les mots car il sait que l’être humain est pétri de cette langue. Devant son inefficacité, il se verra proposer une autre tâche, celle de sauvegarder toutes les langues en péril. Naïf, il y voit une promotion, une reconnaissance, il se trompe mais ne s’en rendra compte que beaucoup trop tard. Il est en fait disqualifié, mis au placard, ravalé au rang de ces langues désuètes, obsolètes, il est lui-même incompris comme tous ces idiomes pour qui il a fait de la résistance et qui seront inéluctablement effacés, l’opéra s’achevant sur l’étouffement des langues des derniers parlants et l’avènement d’un monde monocorde et sans poésie.

Toute tentative de créer un système simplifié, facilitant la communication utilitaire est en même temps un moyen de contrôler le mode de pensée. L’élimination de la diversité linguistique est préjudiciable à l’évolution de l’esprit humain car les milliers de langues existantes permettent des milliers d’analyse du monde différentes aussi valables les unes que les autres. Il y a beaucoup à apprendre, par exemple, des langues de l’Océanie ou des langues des signes. Les révisions les plus importantes de nos façons de penser (souvent de nos préjugés) viennent des langues les plus éloignées des nôtres (par effet d’hétérotopie), ce sont malheureusement celles qui sont le plus en danger d’extinction.

Mots morts, perdus, maltraités par telle ou telle dictature, mots devenus tabous, mots incompris dont le sens s’est égaré, libre à nous de les ressusciter au moins pour leur musique et leur parfum. Libre à nous de les employer, libre à nous de refuser qu’ils disparaissent et avec eux les langues auxquelles ils appartiennent. Alors comme c’est là le privilège des poètes et des écrivains, nous avons pensé judicieux d’en convier parmi nous cette année pour réfléchir avec eux à cette marche des langues et dans le cadre de ce second axe, nous vous proposons la table ronde du samedi 28 avril 2011 Notre lien à la langue : créateurs ou meurtriers ? ». Frédéric Werts, écrivain, a inventé une langue et écrit une anthologie dans cette langue. Il dialoguera d’une part avec Yvanne Chenouf spécialiste de la littérature jeunesse et tout particulièrement de l’univers de Claude Ponti, fabricant de langue à la plume très rabelaisienne, et d’autre part avec le philosophe Philippe Choulet.

Mais que vois-je, ciel je pérore maintenant depuis plus de 30 minutes. L’eusse-je réalisé tantôt, que cela m’eût peut-être permis de ne point vous escagasser davantage avec mes propos insistants. C’est du moins ce que je tente de vous faire croire et peut-être aussi à moi-même car, de vous a moi, quel plaisir d’ainsi bavasser et s’étourdir de mots et de phrases.

Mais foin de tout cela ; il me faut briser là et cesser d’ainsi pérorer et régenter tout aux alentours, Je ne vous attédierai (importunerai) pas davantage avec toutes mes grimauderies et si j’ai par trop pindarisé, que voulez-vous, c’est de bonne guerre, car lorsque l’on veut occire les mots, il faut bien aussi achever ceux qui les utilisent.

Mô Frumholz

Pour marque-pages : Permaliens.

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