L’atélier de couture

Dans le cycle Kifékoi à l’Opéra : Danièle Didierlaurent nous parle de son expérience d’une quarantaine d’années passées à l’atelier de couture de l’Opéra national de Lorraine. La rencontre se passe sous forme d’un dialogue entre Danièle Didierlaurent (DD) et les personnes présentes. Des costumes de scène sont présentés.

Daniele

DD a gravi les échelons jusqu’à devenir chef de l’atelier de couture dédié à la fabrication des costumes. À raison d’environ quatre productions par an, DD se souvient d’avoir eu à fournir entre 300 et 1 500 costumes selon l’importance du spectacle. La tendance actuelle est de rechercher une économie dans le nombre de tenues par production et par là un moindre coût de matières et d’accessoires.

Les costumes

DD explique le déroulement d’un projet d’opéra. Le metteur en scène travaille avec une équipe, discute du style du spectacle. Puis le costumier lui présente un projet qu’il doit valider. Ensuite il montre à l’atelier de couture les maquettes qui précisent le choix des tissus, les couleurs en rapport avec le décor. Une fois les matières choisies et selon les mesures des chanteurs, l’atelier procède à la coupe des vêtements, puis à un premier essayage en présence du costumier. Cela exige une dextérité assez pointue dans les fabrications pour coller au corps des artistes.

Mô indique que DD a reçu les compliments de Marc Bohan de chez Dior pour son professionnalisme : « Je n’imaginais pas que, dans un atelier de costumes d’opéra, on fasse de la haute couture ».

Q/ Quel est le degré d’exigence ?

DD : cela dépend des costumiers. Des livres de coupe de différentes époques existent et l’atelier de couture adapte la tenue à l’image et au corps de l’artiste de maintenant. Les corsets ne sont plus toujours bien supportés de nos jours par les artistes.

Q/ Qui gère les arbitrages ?

DD : cela se passe au niveau de la conception du projet et après discussion avec le costumier. Le spectacle est prioritaire ; c’est une osmose entre les différentes équipes qui ont le souci de sa réussite.

Q/ Le costumier qui dessine les modèles est-il un salarié de l’opéra ou un extérieur ?

DD explique qu’en général les metteurs en scène font appel aux costumiers avec lesquels ils ont l’habitude de travailler. Chaque équipe a ses propres artistes.

Q/ Quel est le nombre record de costumes pour un même spectacle ?

DD : dans les années 1980 pour l’œuvre Andalousie reprise à l’opéra de Nancy, cinq séries de costumes très compliqués ont été nécessaires, c’est plus que pour Candide.

Q/ Où trouvez-vous les tissus ?

DD : s’il s’agit d’un projet créatif, il existe des magasins qui disposent de matières différentes pour le cinéma ou le spectacle, sinon des catalogues sont à disposition.

Q/ Avez-vous recours à l’impression en sérigraphie ?

DD : oui, pour certaines matières ; c’est selon le costumier. Les fournisseurs ont de moins en moins de diversités de couleurs et l’atelier fait beaucoup de teintures puisqu’il doit se conformer à la demande du costumier. Parfois des fleurs sont peintes sur des tissus. Des personnes travaillant aux Beaux-Arts peuvent être engagées pour réaliser des imprimés sur des kimonos en soie.

Q/ Les costumes exposés portent des accessoires : plumes, chapeaux et même chaussures. Que fabriquez-vous ?

DD : cela dépend des accessoires ; en général pour les hommes, les chapeaux sont fournis par les chapeliers ou fabriqués sur mesure ; pour les femmes, les chapelières vont prendre en charge la fabrication des coiffures destinées aux différentes artistes. Pour les lunettes, des modèles peuvent être trouvés en ville, s’il s’agit d’accessoires d’époque, des fournisseurs spécialisés sont consultés. Pour les chaussures contemporaines, en général les stocks suffisent, pour les chaussures spécifiques du type « bottines 1900 » il est fait appel à des loueurs spécifiques pour le cinéma ou le spectacle. De même pour les sacs.

Q/ Est-il envisageable pour l’opéra d’acheter certains costumes contemporains ?

DD : des friperies peuvent être retenues ; en général les costumes sont fabriqués pour les artistes, mais cela dépend du budget et du temps de travail disponibles.

Q/ Faites-vous appel à des loueurs de costumes ou à d’autres maisons d’opéra ?

DD : Il n’existe pas de catalogue ; pour chaque spectacle, des photos prises par les habilleuses permettent de connaître la nature des stocks.

Des échanges avec d’autres opéras se font s’il existe une collaboration financière.

P1040396

Entretien et avenir des costumes

Q/ Qui répare les costumes entre deux représentations ?

DD : en principe ce sont les habilleuses, l’atelier de couture n’intervient qu’en cas de nécessité, par exemple pour refaire un habit s’il a été abîmé sur scène.

Q/ Qu’en est-il de l’entretien des tenues ?

DD : les habilleuses s’occupent de l’entretien une fois les représentations terminées. Certaines tenues peuvent être lavées en machine, d’autres sont confiées à un établissement spécialisé pour faire ce genre de travail.

Q/ Que deviennent les costumes à l’issue des représentations ?

Si le spectacle est en coproduction, les autres théâtres récupèrent les costumes. Sinon ils sont stockés dans les réserves d’où ils pourront être sortis et modifiés pour d’autres opéras ou opérettes ; ils peuvent aussi être vendus.

Q/ Des artistes souhaitent-ils conserver leurs costumes ?

DD : cela peut se produire pour des tenues contemporaines. L’opéra leur vend ou leur donne.

Q/ Une vente de costumes a eu lieu l’année dernière. Certaines tenues ont-elles été vendues ou données à des musées ?

DD répond que c’est le service habillage qui gère les costumes et que de ce fait l’atelier de couture n’est pas directement concerné. Ce n’est donc pas elle qui gère l’état des stocks. Elle précise que les tenues XVIIIe siècle sont conservées pour les manifestations prévues par la mairie et que celles utilisées pour des productions en tournée ne peuvent être vendues.

Q/ Où se trouve le vestiaire ?

DD : les costumes sont stockés à Jarville. L’opéra est à la recherche d’un local permettant de conserver les tenues dans de meilleures conditions et de les répertorier plus facilement.

Évolution du métier et l’atelier

Q/ : Quel est le cursus pour entrer dans ce métier ?

DD explique que c’était autrefois accessible avec un CAP de couture, comme ce fut son cas, mais qu’à présent le métier s’apprend dans des écoles spécialisées : formation à la conception, au dessin, la coupe, la fabrication sur mesure d’un vêtement de Haute Couture, à l’histoire de l’art et du costume.

Q/ Combien de personnes travaillent à l’atelier de couture ?

DD : environ une dizaine de personnes plus des intermittents du spectacle. L’atelier fait du sur-mesure dès que les artistes sont arrivés, soit environ cinq semaines avant le spectacle. Quand pour la première fois, les artistes répètent la pièce dans son intégralité : c’est un filage qui a lieu généralement entre 8 et 10 jours avant la première. C’est l’heure des ajustements nécessaires. Une grande disponibilité est nécessaire.

Q/ Où est situé l’atelier de couture ?

DD : au troisième étage de l’opéra, côté des loges (ancien studio de danse). Ces locaux permettent de disposer de tables assez nombreuses pour effectuer le travail dans de bonnes conditions.

Q/ Qui gère le budget de l’atelier de couture ?

DD : l’atelier gère son budget qui doit être en équilibre sur l’année. Il peut manquer de l’argent pour le dernier spectacle de l’année surtout si les subventions ont été « allégées ». Dans ce cas les costumes en stock sont utilisés par priorité.

Q/ Quels sont les souvenirs marquants ?

DD évoque la défection au dernier moment d’un artiste. Après que la Direction artistique ait recherché quelqu’un pour le remplacer, l’atelier de couture doit s’adapter dans l’urgence, soit puiser dans les réserves de costumes, soit en fabriquer un nouveau.

Q/ Quelles sont les anecdotes avant ou en cours de spectacle ?

DD : avant le spectacle, ce peut-être un artiste qui ne veut pas de la couleur choisie pour son costume ou qui remet en question la mise en scène. Il y a deux jours entre la première et la générale et certaines tenues sont quelquefois à refaire dans ce délai très court. À noter que les mentalités changent et que les « caprices de divas » sont moins nombreux. En cours de spectacle, ce sont les habilleuses qui gèrent les difficultés.

Q/ Compte tenu de la modernité des spectacles, les tenues de ville se multiplient. Y-a-t-il risque de chômage ?

DD : non car l’atelier fabrique même des costumes contemporains, si le temps manque, un achat est envisagé. Une semaine est nécessaire pour réaliser un costume d’homme.

Q/ Quels sont les rapports avec le Ballet de Lorraine (CCN) ?

DD : il s’agit de deux entités indépendantes. Si un projet est réalisé en coproduction, les costumes sont fabriqués à l’opéra, exemple pour Armide.

P1040400

Histoire de costumes

Q/ De quelles œuvres sont tirés les costumes présentés ?

DD : de la Veuve Joyeuse, d’Artaserse, de L’Enfant et les sortilèges

Q/ Comment avez-vous procédé pour Artaserse pour réaliser de superbes costumes ?

DD : le nombre d’hommes habillés en femmes est inhabituel, la conception artistique visuelle intéressante, les chanteurs excellents. Des échantillons de matières ont été rapidement prévus, des accessoires préparés à l’avance telles que les structures de cerclettes (ou baleines) pour les robes à panier afin que les artistes (hommes) puissent répéter et s’habituer à ces tenues. Un costume complet a dû être réalisé trois mois à l’avance alors que le chanteur devait participer à une prise de photos en vue de la réalisation d’une couverture de CD. Ce spectacle a présenté un grand intérêt pour l’atelier de couture et la satisfaction des chanteurs en est la preuve.

Q/ Avez-vous visité le musée de Moulins ?

DD : je prévois de m’y rendre. Les habilleuses y sont déjà allées.

Yves Gueniffey invite les participants à visiter ce Centre National du Costume de Scène à Moulins qui représente la première structure au monde consacrée au patrimoine du spectacle vivant consacrée aux décors et aux costumes. En plus d’une exposition permanente et d’un espace consacré à Rudolf Noureev – l’un des plus grands danseurs du XXe siècle – deux expositions temporaires sont organisées chaque année.

Mô remercie Danièle Didierlaurent qui a su comme artiste nous faire partager sa passion au cours d’une rencontre qui s’est passée dans la convivialité.

Elle rappelle les derniers événements de la saison et parle du projet à venir de se rendre à l’opéra de Lyon au Festival de Printemps 2016 dans l’idée de soutenir le spectacle vivant.

Marcelle Wyncke

Pour marque-pages : Permaliens.

Les commentaires sont fermés.